Katrina, le pétrole et la consommation
Saturday 03 September 2005 at 12:00 am.Je jasais avec Frank de Québec cette semaine, et inévitablement, nous sommes tombé sur le sujet de Katrina et de l'essence à 1,35$ le litre. Frank m'a demandé si je pensais que nous avions atteint le "peak oil", c'est à dire le moment où la production mondiale de pétrole est à son maximum et où elle ne fait que diminuer par après. Ne connaissant pas les chiffres, je lui ai dit que je ne savais pas (personne ne le sait en fait), mais que j'espérais bien.
Beaucoup pensent que la fin du pétrole signifie la fin de la société telle qu'on la connait, le retour à une époque moins évoluée, telle l'époque préindustrielle où le charbon est la principale source d'énergie, ou même pire, le retour au moyen-âge ou à l'âge de pierre. J'exagère un peu, mais à peine. Selon moi, il y a moyen de passer à travers tout ça et de s'en sortir. Pour ça, il faut faire des changements et se remettre en question et ce n'est pas tout le monde qui est prèt à ça.
Tout d'abord, il faut réduire sa consommation. Sa consommation de quoi? TOUT! Il faut réduire sa consommation de cossins inutiles, de carburant, etc. Certains disent que réduire sa consommation affaiblirait l'économie. Je ne le crois pas.
Suivez mon raisonnement:
Pour les gens: moins de consommation -> besoin de moins d'argent pour vivre confortablement -> moins d'heures de travail nécessaires -> plus de temps libre pour la famille, les loisirs, etc. -> moins de stress -> meilleure qualité de vie
Pour les entreprises: moins de consommation -> moins de production -> moins d'heures de travail nécessaires -> autant d'employés qui travail moins d'heures -> employés moins stressés -> moins de coûts reliés à l'absentéisme
Pour l'environnement: moins de consommation -> moins de d'exploitation des ressources naturelles et moins de pollution -> environnement en meilleur état -> meilleure qualité de vie
Ce qui m'amène à un texte que Geneviève à écrit pour une revue et qu'elle m'a fait lire. Le voici:
Complainte du progrès
L’idée m’est venue un jour que nous faisons fausse route. J’ai arrêté de m’agiter comme une fourmi qui travaille au service de la fourmilière et je me suis posé la question terrible, celle qui fait trembler les murs quand les enfants la posent pour la première fois, celle qui rend les religions riches, celle que les politiciens et les gens d’affaire ne veulent pas que l’on pose trop souvent : pourquoi ?
Quelque fois il fait bon de s’arrêter quelques instants et de savourer la comédie qui a lieu devant nos yeux. Si je regarde autour de moi, je peux compter sur les doigts d’une main les gens qui accomplissent un travail réellement utile. Loin de moi l’idée de vouloir insulter qui que ce soit, mais mis à part quelques métiers servant à l’éducation de la jeunesse, à l’alimentation des citoyens ou bien aux soins directs aux personnes en détresse, qui peut se vanter de faire un travail vraiment utile ? Certainement pas tous ceux qui œuvrent dans les domaines de la vente ou du marketing. Certainement pas non plus ceux dont le travail est de réparer les organes malades de gens empoisonnés par le monde moderne. Même ceux dont le métier paraît, de prime à bord, très louable, les oreilles généreuses, par exemple, dont l’existence est vouée à écouter les malheurs des autres hommes, on peut bien se demander s’ils auraient encore du travail si notre monde n’était pas au départ boiteux. Quand on y regarde de plus près on constate que nous essayions tous de faire tourner une roue qui ne nous mène nulle part. Nous sommes pris dans l’engrenage ; et l’image de Charlot pris dans la machine des Temps Modernes me revient en mémoire…
Il parait que dans les rues de Londres la vitesse actuelle en voiture est la même que du temps des voitures à chevaux. Je ris en songeant que ces gens qui possèdent des odomètres s’affichant jusqu’à 250 km/h ne parviennent pas au-delà de 20km/h à l’heure de pointe. Ah ! le progrès, rien ne l’arrête !
La plupart des hommes de nos jours sont les partisans de la fuite en avant. Avec l’optimisme ambiant qui est presque obligatoire –honte à vous si vous vous ne considérez pas notre monde comme le meilleur des mondes possibles et notre pays comme le plus meilleur de tous- il vaut mieux se dire « qu’à chaque problème, une solution » plutôt que de trouver la cause de nos problèmes. Après tout, pourquoi se donner la peine de poser des questions ?
Si l’on se fait écraser par une voiture, on loue la médecine moderne de nous permettre de se remettre sur pied. Nombreux seront ceux qui béniront le travail des physiothérapeutes qui vous astiqueront les muscles et des chercheurs qui vous injecteront des cellules souches directement dans la moelle épinière pour vous permettre de faire quelques pas de danse. Mais si vous en trouvez un seul pour se demander pourquoi l’on se promène en voiture à de telles vitesses dans nos rues cahoteuses, eh bien, téléphonez moi, je dois parler avec cet homme (ou cette femme) nous aurions tous les deux des choses intéressantes à nous dire.
Nous sommes heureux que le métro existe, malgré l’humidité suffocante et la saleté qui l’habitent, pour pouvoir aller travailler à l’autre bout de la ville. Voilà donc une merveille du génie, un grand progrès de la vie moderne ! Ce qu’on oublie c’est qu’il y a un siècle ou deux, personne n’allait travailler à l’autre bout de la ville, on se contentait de vaquer chez soi à ses occupations ou de se rendre à pied au travail, en chantonnant. Et on ne s’en portait pas plus mal.
J’ignore de quelle maladie je suis atteinte, mais les chaînes stéréos, les voitures à 300 chevaux et les téléphones cellulaires ne me font pas envie. Non, quand je suis seule chez moi, un vendredi soir mélancolique et que je me demande ce qui me permettrait de retrouver un peu de joie, mes pensées s’envolent et je réalise qu’une des choses qui me manque le plus dans ma vie c’est de ne pas savoir jouer à la pétanque. En passant devant un parc où quelques vieux s’adonnent à ce jeu, j’ai toujours un petit pincement au cœur puisqu’il serait impossible pour moi de me faire des amis de mon âge parmi les joueurs, mais dieu sait qu’il me ferait du bien de savoir viser correctement le cochonnet en étalant les derniers ragots. Qui jouera encore à la pétanque dans 50 ans ? Réussirai-je alors à me trouver un vieux pour partager avec moi les après-midi ensoleillés où l’on veut dans la lenteur et le silence profiter d’une autre journée sur la terre ? Voilà mes préoccupations.
Même l’ordinateur, dont je saurais difficilement me passer- après tout, je tape ce texte sur l’un de ces engins- pourrait être comparé à ces machines infernales qui créent plus de problèmes qu’ils n’en résolvent, parce que c’est bien là la caractéristique du progrès, de toujours se nourrir de lui-même et de justifier son existence par les besoins qu’il crée.
Si vous croyez que tout a été inventé, détrompez vous. Les hommes les plus riches de ce monde –mis à part quelques princes arabes qui s’enrichissent grâce à l’or noir- sont des gens qui savent inventer des bidules inutiles dont vous n’avez pas besoin, mais pour lesquelles vous ressentirez bientôt un terrible désir. Et s’il vous plait d’entrer dans l’une de ces sectes de simplistes volontaires, je vous mets en garde, il s’agit la plupart du temps de gens qui ne renoncent pas au progrès, mais qui une fois qu’ils en possèdent tous les gadgets, ne savent plus que faire de leur temps et de leur argent et cherchent remède à leur ennui. Si la dégustation de l’huile d’olive importée ou les cours d’ashanta yoga ne sont pas disponibles, ils se tournent vers ce loisir de luxe qui consiste à mépriser le progrès et l’argent alors que notre porte-monnaie explose et que notre voiture est de l’année.
Oui, il est bien difficile de changer d’idée dans ce monde, même si selon l’adage, il n’y a que les fous auxquels ça n’arrive pas. C’est bien connu, les hommes ont de la difficulté à accepter que quelqu’un d’un autre pays, d’un autre sexe, d’une autre culture soit capable de penser aussi bien que lui. Mais à tous ces sexisme, xénophobies et autres klu klux klan, il faudrait ajouter le qualificatif d’époquiste qui correspondrait au mépris des gens des autres époques. Je vous le dis aujourd’hui avec pompe : les gens des autres siècles n’étaient pas des attardés. Non, ils ne savaient pas utiliser un magnétoscope ou un guichet automatique mais si ces merveilles technologiques disparaissaient aujourd’hui combien d’entre vous seraient capables d’inventer l’ampoule ou le moteur à combustion en partant de rien ?
L’homme moderne est gâté. Et le pire est bien que ce ne soit pas tous les hommes modernes qui le soient. Si vous prenez la peine de prendre un avion pour le Burkina Fasso ou le Kyrgyzstan vous réaliserez que bien des femmes font encore des kilomètres à pied pour se procurer l’eau que vous faites couler d’une seule pression du doigt ou encore que le riz minute Uncle Bens n’a pas fait son apparition dans tous les villages africains.
J’ignore qui l’a dit, mais oui, le progrès constitue la substitution d’une nuisance par une autre. À l’odeur écoeurante des chevaux vous substituez celle répugnante des voitures. Aux heures passées au champ à cultiver une terre rebelle vous substituez les heures passées à lire des guides vous indiquant comment vous nourrir sans mourir par la pollution agricole. À l’aliénation de la femme dans son chez soi par la platitude des taches ménagère vous substituez son aliénation par un travail éreintant hors du foyer. La liste est longue.
Certains arguerons que la poésie des temps anciens s’est perdue. J’attrape ici les nostalgiques des temps jadis, enfants gâtés d’un monde moderne qui ne se rappellent du passé que ses images bucoliques. Oui, il peut être poétique de faire son propre pain une fois de temps en temps mais faites le tous les jours et vous comprendrez que la poésie fiche le camp assez vite. Voilà pourquoi il ne faut pas tout rejeter en bloc : un peu de jugeotte et vous réaliserez que ce n’est pas tant ces quelques gadgets bien pratiques qui nous pourrissent la vie, mais tout ce qui malheureusement semble les accompagner : un positivisme à outrance, une quête effrénée de la productivité, un mépris de la nature et un culte de la machine. Il serait trop facile de tomber dans le cynisme et d’oublier que les hommes des temps anciens aimaient déjà se plaindre du progrès.
Il semblerait que les nomades !kung ne travaillent que 4 heures par jour pour assurer leur subsistance. J’ai calculé le temps que cela me prenait, avec 35 heures de travail par semaine, les courses, la popote, le ménage et les mille autres occupations dont je dois m’acquitter et j’en arrive facilement à plus du triple du nombre d’heures que ces chers !kung passent à cueillir les fruits et les noix. Il faut admettre que j’ai accès à un lecteur DVD et que je peux donc me taper tous les épisodes de sex and the city quand il me plait (oui, quel plaisir indispensable…). Par contre, si je veux voir une étoile, il faut que je me loue une voiture (deux jours de travail) et que je fasse 200 km de route (une demi-journée de travail en essence).
Qu’on ne me dise pas que le progrès est une belle marche vers plus de possibilités et plus de dynamisme chez les travailleurs. Même ceux qui travaillent le plus fort le font dans l’espoir d’atteindre plus tard le repos. Nous sommes tous des paresseux. Et nous déployons une énergie surhumaine afin de trouver des moyens nouveaux de pouvoir dormir en paix.
Je rêve la nuit à des pays merveilleux où les mangues et les papayes pendent aux branches des arbres. Les épices y ont des saveurs que je n’ai jamais connues ailleurs. La vie là bas me parait simple sans être ennuyeuse, palpitante sans être dangereuse, éternelle et pourtant marquée par le temps. C’est la vie sans être la vie. Nulle part dans ces rêves ne se trouvent de voitures de machines à laver, de fax ou de scanners. Le paradis qui naît chez moi en songe n’a rien d’électronique, de nanotechnologique ou de génétiquement modifié. Il est calme et saveur de fruit, écorce d’arbre et odeur de vanille.
J’ai 25 ans et déjà je devrais me badigeonner de crèmes antirides, me faire refaire les seins et les fesses, teindre mes cheveux, envisager l’investissement dans les REER pour payer cette liposuccion qui deviendra nécessaire. Vous me direz que les femmes se maquillent depuis Cléopâtre et qu’il n’est donc pas nécessaire de mettre encore sur le dos du progrès la dictature de la beauté plastique. Mais enfin, il y a des degrés dans tout et je doute que la reine d’Égypte à l’époque ait eu accès à 300 couleurs de rouge à lèvres et 42 crèmes exfoliantes. Voulez vous me dire ce qu’il reste de vie à une femme de 40 ans alors qu’elle est deux fois trop vieille et qu’elle n’a pas vécu la moitié de sa vie ? Tout me menace ; les chairs flasques, les dents jaunes, les seins tombants, la taille épaisse, la cellulite… Il semble que la peur soit la plus grande motivation de l’homme. Et si je n’avais pas peur ni de la décomposition, ni de l’ennui, ni de la mort, est-ce que le progrès ne desserrerait pas un peu son étreinte ?
Je vous laisse, cher lecteur, ce n’est pas tout de réinventer le monde par des babillages, je dois aller profiter des miracles de la vie moderne ; c’est-à-dire que je dois aller changer la voiture de côté de rue, découper les coupons dans la circulaire et répondre à des courriels superflus.
Geneviève Marleau
Vous avez des questions, commentaires, insultes? N'hésitez pas à me contacter, je me ferai un plaisir de vous répondre.
No comments


